A quoi ressemblera la médecine en 2035 ?

ChatGPT, Claude, Gemini... Aujourd'hui, les étudiants en médecine utilisent déjà tous les intelligences artificielles pour réviser leurs concours, synthétiser des thèses ou ficher leurs cours. Mais face à des machines capables de restituer instantanément la quasi-totalité du savoir médical mondial, le modèle du "médecin-encyclopédie" qui apprend tout par cœur est-il mort ?

Intelligence artificielle et médecine : "ce n'est pas l'outil qui pose problème, c'est l'usage"

Charlotte Garret reçoit le Professeur Boris Hansel, endocrinologue, pour un tour d'horizon de l'intelligence artificielle en médecine : formation des étudiants, bon usage des LLM, recherche, soin et accompagnement des patients.

Retranscription du podcast sur l'intelligence artificielle et la médecine

Résumé :

  • Pour le Pr Boris Hansel, l'arrivée de l'IA rejoue le débat suscité par Internet : l'outil ne dégrade pas la qualité du travail, c'est son usage qui peut poser problème.
  • Le message clé pour les LLM généralistes (ChatGPT, Claude, Gemini...) : interroger l'IA, puis vérifier et, si possible, croiser les réponses de plusieurs IA entre elles.
  • Attention à la tendance à personnifier l'IA et à se laisser flatter par son ton empathique, programmé pour maintenir l'engagement.
  • Au-delà des LLM, l'IA transforme déjà la recherche de molécules, l'aide opératoire à distance et l'accompagnement des patients chroniques face à la "pollution informationnelle".
  • 3 messages pour les professionnels de santé : sortir de la pensée catastrophiste, se former en continu, et utiliser l'IA pour apprendre à s'en servir.

L'intelligence artificielle s'impose désormais dans le quotidien des étudiants, des professionnels de santé et des patients. Plutôt que de débattre de la légitimité de son usage "aujourd'hui tout le monde l'utilise de plus en plus", rappelle Charlotte Garret en ouverture, l'échange avec le Pr Boris Hansel s'attache à comprendre comment s'en emparer utilement, en formation comme en pratique clinique.

Pr Boris Hansel, professeur de nutrition et d'endocrinologie. On peut se poser exactement la même question qu'au moment de l'arrivée d'Internet. C'était une révolution : il y a eu un avant et un après. Aujourd'hui, il y a de nouveau un changement.

Un débat qui rejoue celui d'Internet

De la bibliothèque à l'accès immédiat à l'information.

Le Pr Hansel invite à se souvenir de la période où la recherche documentaire passait par la bibliothèque et le papier. L'arrivée d'Internet a rendu l'information immédiatement accessible, sans que la qualité du travail scientifique s'en trouve dégradée. "La recherche ne s'est jamais aussi bien portée", en particulier en matière de productivité.

L'irruption de ChatGPT, en 2023, a selon lui rejoué le même scénario, en plus brutal : la crainte de "nous rendre bêtes" reproduit le débat déjà tenu à l'arrivée d'Internet. Sa conviction : ce n'est pas l'outil qui pose problème, mais l'usage qui en est fait, d'où la nécessité d'accompagner étudiants, professionnels et grand public plutôt que d'en faire un tabou.

Un accompagnement à construire pour tous les publics

Étudiants en formation, médecins déjà en exercice, mais aussi grand public : pour le Pr Hansel, interdire l'usage de l'IA n'a pas plus de sens qu'il n'en aurait eu d'interdire Internet en son temps. L'enjeu est donc de faire évoluer ces outils pour qu'ils soient les plus utiles et les plus fiables possible, pour les patients comme pour les professionnels.

Bien utiliser les LLM généralistes

Une fiabilité en nette progression, mais encore imparfaite.

Il y a 2 ou 3 ans encore, les références bibliographiques fournies par les IA généralistes pouvaient être totalement erronées. Cette fiabilité s'est nettement améliorée, sans être pour autant totale, que ce soit en recherche bibliographique ou dans les conseils délivrés.

La règle : interroger, puis vérifier

"On utilise l'IA, et on vérifie derrière, à l'ancienne", résume le Pr Hansel. Le gain de temps est réel, mais ne dispense pas d'un contrôle systématique. Il rappelle au passage que la méthode classique n'était pas exempte d'erreurs, biais de sélection bibliographique, publications orientées par des intérêts particuliers, et qu'utilisée avec discernement, l'IA accélère le processus sans multiplier les erreurs.

Prompter et croiser les IA entre elles

Il n'existe pas, selon lui, de méthode universelle pour bien formuler ses requêtes : la pratique évolue trop vite pour figer des règles. Son approche pragmatique consiste à reformuler une question de plusieurs manières, et à interroger plusieurs IA différentes en croisant leurs réponses, allant jusqu'à soumettre la réponse d'une IA à une autre IA pour en obtenir une analyse critique.

La tentation de personnifier l'IA

Charlotte Garret pointe une dérive fréquente : la tendance à personnifier l'IA ("elle m'agace", "elle m'a bien répondu"), entretenue par un ton volontairement empathique et valorisant, les LLM étant conçus, en partie, pour inciter à poursuivre l'échange.

Pour le Pr Hansel, ce constat éclaire aussi les interactions humaines : commerçants, patients, collègues, chacun communique avec sa part d'enrobage, de flatterie ou, à l'inverse, de provocation. Plutôt que d'y voir un risque pour l'esprit critique, il y voit une occasion d'apprendre à mieux décoder ces mécanismes, y compris dans la relation avec ses patients.

Recherche, soin et tâches administratives : une transformation déjà à l'œuvre

Accélérer la recherche et le geste chirurgical

Au-delà des LLM grand public, l'IA accélère déjà la recherche de nouvelles molécules et progresse dans l'aide au geste chirurgical. Le Pr Hansel cite des travaux menés avec le Pr Nataf sur des outils de réalité mixte pour l'enseignement chirurgical et l'assistance opératoire à distance.

Un gain de temps majeur sur les tâches administratives

Les tâches administratives représentent environ 30% du temps médical. L'automatisation par l'IA (de la génération d'attestations aux comptes-rendus de consultation ou d'hospitalisation) change déjà la donne, avec un bénéfice direct sur la qualité rédactionnelle et la sécurité des documents produits.

Accompagner les patients face à la "pollution informationnelle"

Un suivi trop ponctuel face à un flux d'informations continu

En pathologies chroniques (obésité, diabète...) les patients ne sont vus qu'à intervalles de plusieurs mois, alors qu'ils sont exposés en continu à des contenus de qualité inégale sur les réseaux sociaux, où n'importe qui peut se présenter comme expert. Le Pr Hansel qualifie ce phénomène de "pollution informationnelle", particulièrement marqué en nutrition.

Un outil développé et évalué scientifiquement : Mon Quotilien

Pour créer un lien permanent entre les consultations, son équipe a développé Mon Quotilien, un outil d'accompagnement nutritionnel en ligne intégrant de l'IA sous contrôle humain. Évalué dans un essai clinique randomisé financé par le PHRC, il a montré un intérêt pour la perte de poids, mais aussi pour l'amélioration de la relation à l'alimentation, au corps et à l'activité physique chez des patients en situation d'obésité. Le Pr Hansel souhaite étendre cette approche à la gestion médicamenteuse, à l'observance thérapeutique et à la gestion des effets secondaires.

Des patients qui arrivent avec "leur diagnostic"

Plutôt que de déplorer l'arrivée de patients ayant déjà consulté une IA avant leur rendez-vous, le Pr Hansel invite à mettre ce constat en perspective : les patients cherchaient déjà de l'information avant, notamment sur des forums où l'émotion et la défiance envers les institutions dominaient souvent le débat. Selon lui, la réponse ne consiste pas à combattre cet usage, mais à proposer aux patients des outils encadrés par des professionnels, disponibles en continu et alignés avec le suivi médical.

Former les étudiants et les professionnels autrement

Simulation, connaissances et compétences relationnelles

Au-delà des connaissances, validées notamment par le QCM de l'internat, méthode dont le Pr Hansel reconnaît les limites pour développer un vrai raisonnement clinique, la simulation a représenté une avancée majeure pour l'acquisition de compétences. L'IA peut désormais y contribuer, y compris sur le plan relationnel et émotionnel : des études montrent que des patients jugent parfois une interaction avec une IA plus empathique qu'avec un humain.

Ne pas être remplacés, mais apprendre à s'approprier l'outil

Pour le Pr Hansel, rien n'indique aujourd'hui que l'IA "débilise" les médecins. Sa conviction : cette évolution est de toute façon en marche, et il vaut mieux l'accompagner que la subir.

Conclusion : trois messages pour les professionnels de santé

Interrogé sur les messages à retenir pour les étudiants, internes et professionnels de santé, le Pr Boris Hansel en retient trois :

  1. Sortir de la pensée catastrophiste. La crainte d'être "remplacés" ou "rendus bêtes" par l'IA est un réflexe humain compréhensible face au changement, mais elle ne doit pas empêcher de s'y engager : cette évolution se produira de toute façon.
  2. Se former en continu. L'apprentissage repose largement sur l'autoformation, à l'aide de ressources gratuites et de qualité, sans nécessiter de formations coûteuses.
  3. Utiliser l'outil, à son niveau. C'est en pratiquant (gestion de cabinet, génération de questions d'entraînement, création d'examens) que l'on apprend réellement à s'en servir, y compris pour les enseignants, souvent distancés par leurs étudiants sur ce terrain.
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