Quand le médicament devient un risque : comment l’éviter ?
Un médicament n'est jamais anodin. Entre bénéfices attendus et risques d'effets indésirables, le Dr Sarah Rebert nous aide à repérer, prévenir et limiter ses risques au quotidien.
Iatrogénie médicamenteuse : "donner le moins de médicaments possible", la règle du Dr Sarah Rebert
Les médicaments sauvent, soulagent, préviennent… mais ils peuvent aussi provoquer des effets indésirables parfois graves.
La iatrogénie médicamenteuse est responsable de milliers d'hospitalisations chaque année. Le Dr Sarah Rebert rappelle que le risque n'est pas une fatalité. Il naît souvent de la complexité des parcours de soins et de la multiplication des lignes de prescriptions (polymédication).
Aujourd’hui, on fait le point pour comprendre ce qui se joue, et surtout comment rendre le soin plus sûr pour tous.
Retranscription du podcast sur la iatrogénie médicamenteuse
- Selon la DREES, les erreurs médicamenteuses sont impliquées dans près de la moitié des événements indésirables graves à l'hôpital, pour un coût estimé à 1,3 milliard d'euros par an et plusieurs milliers de décès évitables.
- Plus de la moitié de ces événements pourraient être évités, notamment grâce aux interventions des équipes de pharmacie clinique mais la coordination entre médecins et pharmaciens reste perfectible sur le terrain.
- Pour le Dr Sarah Robert, médecin généraliste, la première ligne de défense est simple : prescrire le moins de médicaments possible et réduire les ordonnances dès que l'état du patient le permet.
- Repérer les profils à risque (polymédication, automédication, difficultés de compréhension des ordonnances) reste un exercice quotidien, appuyé de plus en plus par les outils numériques et l'intelligence artificielle.
- La transparence et la décision partagée avec le patient apparaissent comme le levier le plus efficace pour limiter ce risque tout en préservant la confiance.
Dr Sarah Rebert, médecin généraliste. "Ma règle, c'est de donner le moins de médicaments possible. Je m'oblige vraiment à cette règle. Beaucoup de gens ne s'en rendent pas compte, mais beaucoup de patients sont demandeurs de médicaments. Or un médicament a une action, donc par essence il peut avoir des effets secondaires. Et plus les patients cumulent de traitements, plus le risque d'hospitalisation et d'effets indésirables graves augmente."
Un risque inhérent au soin, mais pas une fatalité
Deux visages de la iatrogénie
La iatrogénie médicamenteuse recouvre à la fois l'effet indésirable connu, inhérent à toute substance active, et l'erreur, qui peut survenir dans la prescription ou l'administration d'un traitement. "C'est un risque inhérent au soin, résume le Dr Rebert, mais qu'on peut essayer de réduire au minimum. C'est l'objectif."
Le chiffre de 8,5% d'hospitalisations liées à des effets indésirables médicamenteux ne l'étonne pas : plus la consommation de médicaments augmente, plus le risque d'interaction et d'effet indésirable prévisible augmente avec elle. Un constat qui touche particulièrement les patients âgés polymédiqués, moins représentés, note-t-elle, dans sa patientèle plutôt jeune.
Des profils qui doivent alerter
Dans sa pratique, plusieurs signaux l'incitent à la vigilance : les patients polymédiqués, notamment cardiaques ou sous traitements psychiatriques cumulant plusieurs molécules ; les personnes qui s'automédiquent largement sans ordonnance ; et celles qui ont plus de mal à comprendre leur traitement.
Une coordination encore perfectible entre professionnels
Le maillon pharmacien
Plus de la moitié des événements indésirables graves médicamenteux pourraient être évités grâce à la pharmacie clinique. Sur le terrain, pourtant, la collaboration reste difficile à objectiver. Le Dr Rebert cite un exemple concret : des ordonnances associant somnifères et benzodiazépines, en théorie déconseillées ensemble, sans qu'aucune pharmacie ne l'ait jamais alertée d'un tel doublon. "C'est d'abord notre responsabilité de médecin, puisque c'est nous qui prescrivons, mais il y a quand même une zone de flou. On pourrait s'améliorer, eux et nous."
Des outils de communication pas toujours adaptés
Le dossier médical partagé et la messagerie sécurisée de l'Ordre des médecins sont, sur le papier, des outils précieux. En pratique, l'absence de synchronisation avec certains logiciels métiers oblige à une double saisie chronophage, et les pharmacies ne sont pas toujours accessibles via cette messagerie sécurisée. Résultat : les professionnels s'arrangent parfois via des canaux non sécurisés pour échanger rapidement sur un patient.
Le numérique et l'intelligence artificielle, un appui encore sous-exploité
Des alertes utiles mais basiques
Les logiciels de prescription intègrent déjà des notifications d'interaction ou de surdosage. Le Dr Rebert y ajoute un réflexe simple : relire régulièrement la monographie d'un médicament (contre-indications, effets indésirables, posologie) même pour des molécules prescrites quotidiennement. "Ça prend une minute en consultation. Ça me sauve dans plein de situations."
Un potentiel pour l'intelligence artificielle
Au-delà de ces alertes basiques, elle voit dans l'intelligence artificielle un vrai levier pour analyser les ordonnances et modéliser les interactions médicamenteuses de façon plus fine, un chantier qu'elle juge encore largement ouvert.
La déprescription, un exercice délicat
« Donner le moins de médicaments possible »
Face à des patients polypathologiques, la règle se heurte parfois à la réalité des ordonnances à rallonge. Le Dr Rebert essaie alors de limiter les nouvelles prescriptions et de réduire, au fil du temps, celles qui ne sont plus nécessaires. "Moins on a de médicaments, moins on a de risques, de facto."
Convaincre sans imposer
La déprescription reste pourtant difficile à faire accepter, en particulier aux patients âgés attachés à leurs habitudes de traitement, mais pas seulement : beaucoup de patients, jeunes compris, associent encore une consultation réussie à la remise d'une ordonnance, y compris pour une simple virose ORL qui ne nécessite aucun traitement.
Sa méthode : éviter la confrontation, s'adapter au profil de chaque patient, et privilégier la décision partagée. "J'essaie de m'adapter au profil de chacun. Je sais qu'un discours ne passera pas avec certaines personnes, et qu'à l'inverse il sera entendu par d'autres."
La transparence, clé de la confiance
Expliquer sans effrayer
Informer sur les risques sans provoquer de panique est un exercice d'équilibriste. Le Dr Rebert joue la carte de la transparence, y compris sur des classes de médicaments à risque connu comme les fluoroquinolones, prescrites en première intention sur suspicion de pyélonéphrite malgré un risque tendineux documenté. "Plus les gens sont informés, plus ils sont vigilants, et mieux ça se passe en général."
Elle distingue aussi deux niveaux de compréhension du bénéfice-risque : les patients saisissent plus facilement l'argument individuel (l'effet sur leur propre santé) que l'argument populationnel, comme la résistance aux antibiotiques à l'échelle collective.
Désamorcer la méfiance
Pour le Dr Rebert, la méfiance des patients vise rarement leur médecin personnellement, mais davantage les laboratoires pharmaceutiques, l'Assurance maladie ou les politiques de santé en général. Prendre une ou deux minutes pour expliquer une pathologie et les options thérapeutiques (l'exemple des statines est cité) suffit souvent à désamorcer les réticences et à permettre une décision éclairée.
Conclusion
Interrogée sur la priorité à retenir pour réduire la iatrogénie médicamenteuse, le Dr Rebert n'hésite pas : la transparence. "Il y a plein de choses que les patients découvrent avec l'impression qu'on les leur a cachées, alors qu'on ne leur cache rien du tout : c'est plutôt un manque d'information."
Son parti pris, assumé quitte à s'écarter parfois des recommandations : jouer le jeu de la décision partagée plutôt que d'imposer frontalement un traitement. Une approche qui, selon elle, améliore la relation de confiance avec les patients et, in fine, la qualité des soins.