Soigner malgré les pénuries : la solidarité pharmaceutique en action (feat Camoxiciline)
Comment les pharmaciens gèrent-ils les pénuries au quotidien ? Camille Stavris nous plonge dans les coulisses de l'officine et dévoile ses astuces pour ne jamais laisser un patient sans solution.
Pénuries de médicaments : le système D et la solidarité au comptoir
Les ruptures de stock sont devenues le quotidien des officines. Camille Stavris, alias Camoxiciline, nous explique comment, malgré les tensions, les pharmaciens se mobilisent pour garantir la continuité des soins à travers l'entraide et l'innovation.
Des outils comme Vigirupture changent la donne. En cartographiant les stocks en temps réel, ils permettent au pharmacien de gagner un temps précieux et d'orienter le patient précisément là où le médicament est disponible, évitant ainsi l'errance thérapeutique.
Retranscription du podcast sur les pénuries de médicament
Résumé :
- Le nombre de ruptures de stock déclarées en France est passé de 200 en 2019 à 800 en 2024 selon les données de la DREES, un pic qui, d'après ces mêmes données, commencerait à refluer.
- Les causes sont multiples et rarement isolées : incidents de production (sertraline), détournements d'usage à des fins d'amaigrissement (Ozempic, Trulicity), concentration de la fabrication en Inde et en Chine, pics de prescription (amoxicilline pendant le Covid) et prix de remboursement jugé trop bas en France.
- Gérer les pénuries mobilise environ une heure et demie par jour et par équivalent temps plein en officine, au détriment du temps consacré aux patients.
- L'inquiétude, parfois l'agressivité des patients face aux ruptures très médiatisées (sertraline, quétiapine), pousse certains à interrompre leur traitement alors que des solutions existent.
- Vigirupture, la solidarité entre confrères et le plan de gestion des pénuries (PGP) imposé depuis 2021 aux médicaments d'intérêt thérapeutique majeur (stock tampon de deux mois) permettent d'en limiter l'impact.
D'une officine marseillaise aux réseaux sociaux
Une communauté née d'un coup de mou post-Covid
Camille Stavris, pharmacienne titulaire à Marseille. Tout est parti d'un moral en berne, largement partagé par la profession. "Le Covid nous a mis un gros coup. La gestion du quotidien en officine a été très difficile", se souvient-elle. C'est sa préparatrice (et amie proche) Séverine qui la pousse, en 2023, à tourner une première vidéo pour raconter, sur le ton de l'humour, ce qui se passe en coulisses d'une pharmacie. Le succès est immédiat, et la série continue.
De l'humour à la prise de position
Le compte Camoxiciline a depuis évolué : à l'humour des débuts s'ajoute désormais une dimension plus engagée. "J'ai toujours été quelqu'un de très engagé. Je dis tout haut ce que parfois les gens peuvent penser tout bas", explique-t-elle. Un choix assumé, qui vise autant à sensibiliser sa communauté aux difficultés quotidiennes des officines qu'à déconstruire certains clichés sur la profession.
Rupture, tension, quota : 3 réalités à ne pas confondre
Le terme de "pénurie" recouvre en réalité 3 situations distinctes, rappelle Camille Stavris.
- La rupture signifie qu'il n'existe plus aucune boîte disponible sur le territoire.
- La tension correspond à un stock résiduel très limité, par exemple deux boîtes en France, l'une au nord, l'autre au sud.
- Le quota, enfin, apparaît quand un laboratoire, taxé s'il dépasse un engagement de volume fixé pour la France, choisit de vendre le surplus à l'étranger à un prix plus élevé plutôt que d'approvisionner le marché français.
Sur la seule notion de rupture, les chiffres de la DREES sont sans appel : leur nombre est passé de 200 en 2019 à 800 en 2024.
Des causes multiples, rarement isolées
Aucune explication unique n'épuise le phénomène, selon elle. Parmi les principales causes identifiées :
- Des incidents de production : un problème qualité sur une usine fabriquant de la sertraline a entraîné une mise en pause de la production, et donc une rupture totale sur le territoire le temps de la reprise.
- Des détournements d'usage : l'Ozempic et le Trulicity, détournés à des fins d'amaigrissement, ont connu une rupture massive.
- La concentration géographique de la fabrication : la grande majorité des matières premières et des produits finis provient d'Inde et de Chine, des pays dont la consommation de soins augmente elle-même, réduisant d'autant les volumes historiquement destinés à la France. Une relocalisation européenne. Camille Stavris cite les projets d'usines de paracétamol et d'insuline annoncés par Emmanuel Macron qui, selon elle, est une nécessité.
- Des pics de prescription ponctuels : l'amoxicilline a ainsi connu une rupture après un pic de prescriptions pendant le Covid, alors que cette infection virale ne justifiait pas systématiquement un tel recours aux antibiotiques.
- Un prix de remboursement trop bas en France, qui incite moins les industriels à constituer des stocks solides pour le marché français.
Au comptoir, une charge mentale bien réelle
Chaque minute passée à gérer les ruptures est une minute de moins pour les patients, les équipes et la bonne marche de l'officine. Camille Stavris estime à environ une heure et demie par jour et par équivalent temps plein le temps consacré à cette seule gestion, entre vérifications quotidiennes des commandes et recherches d'alternatives pour des patients spécifiques.
Sur la tendance de fond, elle distingue nettement son ressenti des données officielles : "Mon ressenti, c'est de ne faire quasiment plus que ça. Mais factuellement, la DREES nous dit que c'est en train de baisser, et c'est plutôt une bonne nouvelle."
Une défiance des patients amplifiée depuis le Covid
Depuis la pandémie, elle observe un changement net dans l'attitude des patients : davantage d'agressivité, parfois de violence, jusqu'à des agressions physiques (rares mais réelles) dans son officine. Elle pointe notamment la responsabilité de certains relais médiatiques, qui martèlent une rupture ponctuelle (sertraline, quétiapine) sans nuance, au point que des patients interrompent d'eux-mêmes un traitement qui fonctionnait, alors qu'une alternative existait souvent à proximité.
S'organiser pour ne jamais laisser un patient sans solution
Le réflexe Vigirupture et le réseau de confrères
Premier réflexe cité : le site Vigirupture, qui recense en temps réel la disponibilité d'un médicament dans les officines référencées sur tout le territoire. Un outil que Camille Stavris juge indispensable, y compris quand il fait perdre une vente : "La santé du patient prime." S'y ajoutent le suivi des retours de disponibilité proposés par certains grossistes-répartiteurs, la solidarité entre confrères disposant parfois d'un stock résiduel, et des commandes de manquant renouvelées plusieurs fois par jour.
Un cadre réglementaire qui se structure
Depuis un décret entré en application en 2021, les industriels doivent établir, pour chaque médicament d'intérêt thérapeutique majeur (MITM), un plan de gestion des pénuries (PGP) prévoyant un stock tampon fixé à deux mois, ajustable selon certains critères. Un plan hivernal, porté par l'agence du médicament, cible par ailleurs les ruptures saisonnières comme celles des antibiotiques sans, selon elle, apporter beaucoup plus de visibilité à ce stade que la promesse de ne pas trop s'inquiéter.
La préparation magistrale reste par ailleurs une option pour certains médicaments, à l'exclusion des molécules les plus techniques.
S'armer de patience
Interrogée sur le conseil pratique qu'elle retiendrait, Camille Stavris n'en garde qu'un : "S'armer de patience, et le pharmacien est assez bon pour ça."