Médecine spatiale : le quotidien du médecin des astronautes
Dans cet épisode de Vidal et moi, le Dr Stéphan Alamo, médecin urgentiste au CHU de Toulouse et flight surgeon à l’Agence spatiale européenne (ESA), détaille son double exercice entre les urgences et le suivi médical des astronautes européens, de la sélection jusqu’au retour sur Terre.
Médecine spatiale : plongée dans le métier de flight surgeon avec le Dr Stéphan Alamo
Surveiller la santé d’un équipage à 400 kilomètres d’altitude, sans pouvoir l’ausculter directement : c’est le défi quotidien de la médecine spatiale. Entre consultations en visio depuis l’ISS, syndromes propres à l’apesanteur et préparation des futures missions lunaires, ce métier reste largement méconnu.
Retranscription du podcast sur la médecine spatiale
Les 5 points clés de l’épisode :
- Le Dr Stéphan Alamo est flight surgeon à l’ESA tout en conservant une activité clinique d’au moins 50 % comme médecin urgentiste au CHU de Toulouse, une double casquette exigée par le contrat.
- La médecine spatiale n’est pas une spécialité à part entière : c’est une compétence clinique existante, mise au service des astronautes, en réseau avec des experts internationaux de toutes disciplines.
- Le suivi d’un astronaute se déroule en trois temps : avant le vol (examens, planification), pendant la mission (consultations hebdomadaires depuis l’ISS, surveillance du sport et des constantes), et après l’atterrissage (réhabilitation intensive de 3 semaines à 1 mois).
- Les risques les plus surveillés sont propres à l’espace : le syndrome neuro-oculaire associé au vol spatial, aux lésions potentiellement irréversibles, et un risque de thrombose veineuse jugulaire identifié plus récemment.
- Les missions Artémis vers la Lune imposent de nouvelles contraintes (poussière lunaire abrasive, délais de retour allongés) et servent de tremplin à la préparation d’une future mission martienne.
Un médecin, deux mondes : les urgences et l’espace
D’une passion d’enfance à l’ESA
Le Dr Alamo décrit une passion ancienne pour l’aéronautique, le spatial et la physique. Il envisage d’abord la médecine aéronautique, avant de découvrir, en prenant un poste à Toulouse, l’existence de la médecine spatiale, d’abord côté recherche, au sein de MEDES, l’institut de médecine et de physiologie spatiales. C’est là qu’il découvre l’existence du volet opérationnel : le suivi médical des astronautes pour le compte de l’ESA, auquel il candidate avec succès. Le recrutement se fait sur dossier, à la suite d’annonces officielles ouvertes à toutes les spécialités médicales, sans restriction.
Une exigence : continuer à exercer en parallèle
Le contrat impose de conserver une activité clinique à hauteur d’au moins 50% sur plusieurs années, un point qui a particulièrement séduit le Dr Alamo. Il jongle ainsi entre son poste aux urgences du CHU de Toulouse, le centre européen des astronautes à Cologne, et des déplacements réguliers vers d’autres agences spatiales, notamment la NASA à Houston. Une flexibilité qu’il dit devoir autant à son équipe de l’ESA qu’à la compréhension de ses collègues et de sa hiérarchie aux urgences de Toulouse.
Un réseau international de spécialistes
Le Dr Alamo insiste sur un point : il n’existe pas de spécialité de « médecine spatiale » en tant que telle. Chaque flight surgeon apporte sa propre compétence clinique, et travaille en lien avec des médecins d’autres nationalités et spécialités : il cite une cardiologue hongroise, un psychiatre militaire italien, une rhumatologue-immunologue allemande, mais aussi des confrères sollicités ponctuellement pour leur expertise : médecine hyperbare, pneumologie, radiologie. Un mur strict sépare toutefois le volet opérationnel, dont il relève aujourd’hui exclusivement, du volet recherche, pour éviter tout conflit d’intérêt.
Pas de journée type, mais des rendez-vous fixes
Entre les urgences, les réunions d’équipe hebdomadaires et les échanges avec des partenaires internationaux à des horaires parfois tardifs pour composer avec le décalage horaire, le quotidien du Dr Alamo change radicalement selon qu’il se trouve à Toulouse ou en Allemagne. À Cologne, il retrouve un rythme de travail en semaine, du lundi au vendredi, parfois tard le soir mais sans les gardes de nuit propres à la médecine d’urgence, tout en reconnaissant des semaines chargées, y compris le week-end.
Le suivi médical, du décollage au retour sur Terre
Avant le vol : examens et planification
Lorsqu’il est assigné à une mission, le Dr Alamo suit l’astronaute en amont via des examens médicaux répétés, une surveillance de sa charge d’entraînement, et une planification du suivi à venir. L’équipe médicale regarde aussi, sans trancher elle-même, la compatibilité des protocoles de recherche proposés avec l’état de l’astronaute. Une large partie du travail se fait en réalité derrière un bureau, à compiler et analyser des données, avant l’entrée en quarantaine qui précède le décollage : une mesure destinée à éviter toute contamination par un agent pathogène (virus de gastro-entérite, grippe, Covid…) susceptible de se propager à bord.
Pendant la mission : un suivi à distance mais rapproché
Une fois en orbite, l’astronaute bénéficie d’une consultation hebdomadaire en visioconférence privée, où sont notamment recherchés les symptômes liés à l’hypercapnie (le taux de CO2 dans l’ISS est environ dix fois supérieur à celui mesuré sur Terre). Un suivi psychologique a lieu toutes les deux semaines. Les deux heures quotidiennes de sport sont également surveillées à distance, avec l’appui de préparateurs physiques qui corrigent certains mouvements en direct. Poids, apports nutritionnels, bilan hydrique : de nombreux paramètres redescendent en continu vers des serveurs médicaux sécurisés.
Après l’atterrissage : plusieurs semaines de réhabilitation
Le retour sur Terre s’accompagne de deux phénomènes principaux. D’abord, un « mal du retour » lié à la réadaptation brutale de l’oreille interne, accentué par les fortes accélérations de la rentrée atmosphérique (jusqu’à 4 à 6 g) et l’amerrissage. Ensuite, une intolérance orthostatique marquée : pendant la mission, les fluides corporels se redistribuent de manière homogène (d’où le visage gonflé et les jambes amincies, dites « chicken legs »), ce qui désadapte le système cardiovasculaire à la gravité terrestre. Les contre-mesures incluent une charge en sel et en liquide, ainsi que des tenues compressives. S’ensuit une phase de réhabilitation plus longue, de trois semaines à un mois, avec kinésithérapeutes et préparateurs physiques, pour retrouver masse musculaire et densité osseuse.
Les risques physiologiques propres à l’espace
Le syndrome neuro-oculaire associé au vol spatial
Au-delà du classique mal de l’espace, lié à un conflit entre les informations visuelles et vestibulaires en l’absence de gravité, le Dr Alamo insiste sur un syndrome plus préoccupant : l’augmentation de la pression du liquide céphalo-rachidien, qui peut comprimer le nerf optique et provoquer un œdème rétinien. Ce syndrome neuro-oculaire associé au vol spatial peut entraîner des lésions oculaires irréversibles et fait l’objet d’une surveillance particulièrement étroite, même si ses mécanismes restent encore partiellement compris.
Un risque de thrombose identifié plus récemment
Autre point de vigilance en plein développement : le risque de thrombose veineuse, notamment au niveau de la veine jugulaire interne, zone sujette à une stase sanguine en apesanteur. Un cas de thrombose jugulaire a déjà été publié dans le New England Journal of Medicine. Les équipes médicales réalisent désormais un suivi échodoppler régulier sur ce point.
Perte osseuse et musculaire : un modèle de sédentarité extrême
Les effets plus classiques de la microgravité (déconditionnement cardiovasculaire, perte de masse osseuse et musculaire) restent comparables, selon le Dr Alamo, à un modèle de sédentarité poussée à l’extrême, et font l’objet d’un suivi continu tout au long de la mission.
Sommeil et équilibre psychologique en orbite
Confinement, autarcie et absence de contact direct avec l’extérieur pendant plusieurs mois justifient un accompagnement psychologique étroit, avant, pendant et après la mission : consultations à la demande en amont, rendez-vous toutes les deux semaines en vol, puis suivi au retour. Le sommeil, très variable d’un astronaute à l’autre, repose sur plusieurs contre-mesures : un rythme circadien calé sur le fuseau horaire universel (GMT), avec des horaires de lever et de coucher fixes, et des équipements individualisés (sacs de couchage verticaux, parfois complétés de tendeurs pour recréer une sensation de pression). En dernier recours, des traitements de courte durée peuvent être proposés, hors benzodiazépines sauf exception.
Qui décide en cas de problème médical en vol ?
La décision reste toujours collégiale, associant le commandant de la station, le directeur ou la directrice de programme côté agence, et l’équipe médicale, avec, au sein de celle-ci, un « crew medical officer » qui centralise la décision médicale finale. Le Dr Alamo est catégorique : une décision ne va jamais à l’encontre de l’avis médical. Deux priorités guident ces arbitrages : la sécurité de l’équipage (« crew safety ») et l’impact sur la mission (« mission impact »).
Les astronautes eux-mêmes sont formés à un niveau de secourisme avancé, comparable à celui des paramédics anglo-saxons, incluant des gestes spécifiques (suture, pose de garrot, voire extraction dentaire d’urgence). Une formation médicale de terrain, réalisée directement au contact de patients, désormais au CHU de Toulouse plutôt qu’en Allemagne, vient compléter l’apprentissage sur mannequins.
En cas d’incident en orbite basse, le retour reste possible en 24 à 48 heures ; le Dr Alamo le juge d’ailleurs souvent plus simple à gérer que certaines situations rencontrées en médecine maritime, où l’éloignement des côtes peut se compter en semaines.
Vers la Lune, puis Mars : les nouveaux défis des missions Artémis
Les missions Artémis vers la Lune posent des contraintes inédites : un délai de retour parfois beaucoup plus long qu’en orbite basse, nécessitant des points de vigilance médicale stricts avant chaque étape critique, et l’exposition au régolithe, cette poussière lunaire abrasive et potentiellement toxique pour les poumons. S’y ajoute une réadaptation de l’oreille interne à une nouvelle gravité, partielle cette fois. Ces protocoles s’appuient sur le retour d’expérience des missions Apollo, tout en anticipant des inconnues propres à Artémis, projet de base lunaire compris, avec ses propres questions de protection contre les radiations.
Mars reste, pour l’instant, au stade conceptuel : la Lune est envisagée comme une étape préparatoire, nourrie par des missions analogues au sol (isolement, facteurs psychologiques) en attendant de transposer les solutions trouvées pour Artémis à une future mission martienne.
Des retombées pour la médecine terrestre
Au-delà de l’exploration elle-même, le Dr Alamo insiste sur les retombées des recherches menées en médecine spatiale (déminéralisation osseuse, sarcopénie, vieillissement vasculaire accéléré, neurosciences) pour la médecine terrestre, la microgravité servant de modèle accéléré à des phénomènes comme le vieillissement ou la sédentarité. Il cite la télémédecine comme exemple de technologie directement issue du secteur spatial, dans la lignée d’autres transferts technologiques comparables (aéronautique vers l’automobile, sport automobile vers l’automobile grand public).
Conclusion : un équilibre à réinventer en permanence
Interrogé sur sa propre gestion du stress et de la fatigue, le Dr Alamo n’affiche aucune recette miracle : sommeil, soutien de l’entourage et des collègues, moments de convivialité, et surtout une capacité d’adaptation permanente, qu’il s’agisse d’un déménagement professionnel, d’un planning de garde ou d’une date de retour de mission repoussée à plusieurs reprises. Son contrat avec l’ESA illustre cette flexibilité : sans forme fixe, entre vacations CHU, mise à disposition et contrats liés à chaque type de mission, il se transforme au gré des affectations avec, en toile de fond, un point commun à tous les flight surgeons qu’il côtoie : rejoindre l’agence n’est jamais pour quelques semaines seulement.